«
Sans peur, sans arrière-pensée et sans effort,
on laissera jaillir de l’espace de l’esprit des
gestes divins et des mouvements de danses inconnus, des chants
jamais entendus. »
Tantra de la
Roue du Temps
Des moines qui dansent ! N’est-ce pas
surprenant ?
La danse est souvent perçue en
Occident comme l’expression d’une exubérance
profane et d’un jeu séducteur très éloignés
des préoccupations contemplatives ou monastiques. Les
danses sacrées sont d’une tout autre nature. Elles
expriment certes une joie intérieure, mais c’est
parce qu’elles apaisent les émotions au lieu de
les exacerber. Pour le moine, la danse est à la fois
une méditation et un don spirituel aux spectateurs.
Il partage ainsi une expérience
acquise au cours de longues cérémonies contemplatives
et l’exprime au moyen de gestes symboliques et de musique
sacrée.
Ce type de danse, dit-on, « libère »
par la vue. Tout comme la musique sacrée libère
par l’ouïe, la bénédiction d’un
maître spirituel libère par le toucher, les substances
sacrées libèrent par le goût et la méditation
libère par la pensée. « Libérer »,
dans ce contexte, veut dire émanciper du joug des poisons
mentaux la haine, la convoitise, l’ignorance,
l’orgueil et la jalousie qui ruinent la paix intérieure.
C’est ainsi que sont comprises les danses sacrées
du bouddhisme qui, nées en Inde, s’épanouirent
au Tibet et sont aujourd’hui préservées
en terre d’exil au Népal, en Inde et au Bouthan.
C’est dans ce même esprit
de partage qu’elles sont présentées en
Occident par les moines de Shéchen.
L’origine des danses sacrées
tibétaines remonte à l’époque où
le grand maître Gourou Padmasambhava implanta le bouddhisme
au Pays des Neiges, au IXème siècle. Au fil du
temps, cette pratique fut enrichie et vivifiée par l’apport
de visions de grands maîtres. Dans le contexte de l’art
sacré, le renouveau n’est pas le fruit de trouvailles
personnelles, mais d’une réalisation spirituelle
profonde s’accompagnant d’une grande richesse
visionnaire. Le rôle des disciples est de transmettre
le contenu de ces danses le plus fidèlement possible,
de génération en génération.
A la suite de l’invasion du Tibet
par la Chine en 1959, plus de six mille monastères furent
rasés et un million de Tibétains – un habitant
sur six – périrent. Les bibliothèques furent
brûlées ou jetées dans les rivières,
les statues brisées ou refondues pour faire des canons
et des fusils. Le monastère de Shéchen n’échappa
pas à ce triste sort.
En 1983, un festival annuel de danses
sacrées fut reconstitué à Shéchen
au Népal, puis au Tibet en 1985. Un maître de danse
et un maître de chant purent venir du Tibet et passer
plusieurs années à Kathmandou afin d’y
rétablir la tradition musicale et chorégraphique
qui faisait la réputation du monastère de Shéchen.
Les danses sacrées du Tibet ne
sont pas seulement l’expression d’un partage spirituel.
Elles sont aussi le témoignage d’un peuple qui,
après avoir subi un génocide humain, vit aujourd’hui
un génocide culturel. En nous introduisant dans le monde
sacré des moines, elles nous font découvrir une
facette passionnante de la culture tibétaine, et nous
montrent, comme le dit souvent le Dalaï-lama, que si le
Tibet n’a pas de pétrole pour les voitures, il
a du pétrole pour l’esprit ! Sa culture est encore
vivante ; elle n’est pas seulement l’héritage
de quelque six millions de Tibétains : elle fait partie
intégrante du patrimoine mondial qu’il nous appartient
de préserver.
Présentation par Matthieu RICARD
Après un doctorat en génétique cellulaire à l'Institut Pasteur, Matthieu Ricard s'installe en Inde et au Népal pour se consacrer au bouddhisme tibétain et, après plusieurs années d'études auprès de grands maîtres, devient moine.
Interprète personnel du Dalaï-Lama en français, il a notamment publié Le Moine et le Philosophe – un dialogue avec son père Jean-François Revel – L'Esprit du Tibet, Himalaya Bouddhiste et Moines Danseurs du Tibet, recueil de photos et textes sur les danses sacrées du Tibet.
Il a publié en 2000 L'infini dans la paume de la main, en compagnie de l'astrophysicien vietnamien Trinh Xuan Thuan. Il vit actuellement au monastère de Shéchen, au Népal.
Matthieu Ricard a introduit la soirée par un exposé sur l'origine et la symbolique des danses sacrées du Tibet.
Les moines-danseurs du Monastère de Shétchen ont réalisé, au cours de leur court séjour en Belgique, un rituel d'offrande de tsok au temple du centre Ogyen Kunzang Chöling. L'énergie spirituelle qui se dégageait de leur chants, de leurs gestes et de leurs silences à réjouit et inspiré tous ceux qui étaient présents.
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